Premier Adjoint au Maire d'Auxerre
22 Septembre 2014
Quand le journal de droite Le Figaro veut nuire à une petite Ville dont les élus se battent pour qu'il y fasse bon vivre ensemble malgré le sinistre provoqué par la RGPP (merci mr Sarkozy), cette réponse de Nicolas Soret est excellente, longue mais ça vaut la peine d'aller au bout.
Ah si Joigny était entre les mains d'un candidat aux sénatoriales de droite, l'article du Figaro aurait été idyllique.
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Ma réponse à la journaliste du Figaro... un peu longue, il est vrai, mais cet article méritait une réponse argumentée.
Joigny, le 22 septembre 2014,
Madame,
Le vendredi 12 septembre 2014 est paru sous votre plume un article intitulé « Joigny, ville d’art et de misère ». Un article qui, assurément, fera date dans l’esprit des habitants de la cité.
Nous n’avons pas eu le loisir de nous rencontrer ou même de nous parler ni lors de votre trop court passage dans notre petite ville, ni avant, ni après. Je ne sais si je dois le regretter : manifestement, ce que j’aurais pu vous décrire n’aurait pas collé avec « l’angle » que vous aviez choisi. Vous êtes venue chez nous pour mener une démonstration : « Joigny est misérable » et vous n’avez voulu voir, vous n’avez voulu retenir de vos différents échanges, que ce qui concourrait à créditer votre thèse. C’est un angle, c’est un choix. Et c’est bien pour cela que votre article m’a blessé, comme beaucoup ; votre prose est sans nuance.
Vous avez rencontré un Jovinien, qui vit dans le dénuement. Nous le connaissons bien, nous, les élus, comme tous les services sociaux de la ville et du conseil général. Avoir modifié son prénom est noble mais dans une petite ville comme Joigny, il n’a pas fallu plus d’une poignée de secondes à chacun de vos lecteurs locaux pour reconnaître notre homme. J'ai trop de respect pour l'intimité des personnes, encore plus pour celles qui ont eu des parcours de vie douloureux, pour m'y étendre. Cependant, si votre volonté avait été de produire un article équilibré, alors vous auriez pu nous interroger sur ce que nous avons fait, pour ce Jovinien, comme pour d'autres. Et nous aurions alors pu vous prouver, dossiers à l'appui, que malgré toute tentative de relogement, ce monsieur a toujours tout refusé. Sa situation est une situation exceptionnelle dans Joigny. Tristement exceptionnelle, mais exceptionnelle quand même.
Les difficultés, il ne faut pas les nier. Dès 2008, nous avons interpellé le Gouvernement pour que soit reconnue la situation de la ville. Mais à cette époque, il n’était déjà plus possible de rejoindre le train des collectivités classées en « politique de la ville » en 2005. S’il faut accepter de reconnaitre la présence d’une poche de pauvreté, pour enfin obtenir les moyens de la faire reculer, il n’est pas utile de généraliser. La pauvreté est présente à Joigny, comme dans toutes les communes de France, où, partout, dans chacune d’elles, il vous aurait été aisé de trouver un habitant qui souffre et de le faire témoigner.
Ce qui est gênant, c'est précisément que vous ayez érigé cette situation individuelle, dont je ne nie pas la dimension misérable, en généralité. Comme si la grande misère était le lot de chacune et chacun des 11 000 Joviniens. Comme si la fatalité qui a fini par gagner votre interlocuteur était le sentiment le plus partagé à Joigny. Mais voyez-vous, je ne suis pas certain que Zola aurait choisi Joigny pour écrire son Germinal, son œuvre n’aurait pas eu la portée qu’on lui connait.
Si vous aviez voulu produire un article équilibré, alors vous auriez repris tout ce que Monsieur le Maire vous a dit lors de votre entretien, sur ce que nous mettons en place pour redresser Joigny. Et vous n'auriez pas caricaturé sa pensée, en la réduisant à une formule ramassée. Extraire une phrase de son contexte, issue de plusieurs heures d'entretien, est une pratique étonnante pour une journaliste d'un si grand média.
Si vous aviez vraiment voulu faire un article équilibré, vous auriez rencontré des chefs d'entreprises, qui ont lourdement investi ces dernières années. Vous auriez rencontré des artistes. Vous auriez aussi pu consacrer une page entière de votre prestigieux journal à ces anciens parisiens qui choisissent Joigny pour la qualité de la vie qu’ils y trouvent; ils sont nombreux, de plus en plus nombreux même, avec des profils tout à fait nouveaux.
Si vous aviez vraiment voulu faire un article équilibré, vous auriez pu signaler la création, à partir de rien, d’un pôle de formation qui permet chaque année à plusieurs centaines de Joviniens de se former, ou se de reformer, pour pouvoir rebondir. Ou vous auriez pu parler de cet hôtel-pépinière d’entreprises en construction, un véritable incubateur pour de jeunes chefs d’entreprises, auquel sera adossée une micro-crèche, ce qui en fera l’unique outil de ce type en France.
Vous auriez pu inscrire quelques lignes sur le lourd investissement que la ville consent pour ses enfants scolarisés, à travers le contrat local d'éducation artistique ou le contrat territoire lecture. Parce que dans notre petite ville de province, dans laquelle vous avez pointé la misère intellectuelle, chacun des 1000 élèves a, à plusieurs reprises durant son année scolaire, l'occasion de visiter plusieurs expositions, de rencontrer plusieurs artistes, créateurs, d'être instruit des arts, d'avoir accès au beau, de découvrir les bienfaits de l'esthétique.
Vous auriez pu parler de tous ces bénévoles du monde sportif notamment, qui inculquent aux enfants le respect des règles, le respect des autres, le dépassement de soi.
Vous auriez pu découvrir de grands chefs d'entreprises. De ceux qui déposent des brevets mondiaux. De ceux qui touchent à l'excellence dans leurs domaines. De ceux qui investissent tout ce qu'ils ont. De ceux qui sont loin des pratiques du propriétaire de votre journal: ces PME qui croient d'abord en l'humain, qui associent leurs cadres et tous leurs salariés à leurs projets, de ceux qui investissent dans la recherche et dans le développement.
Vous auriez pu présenter Joigny aussi comme cette ville où il arrive que des spécialistes de la France entière se ruent, pour la qualité et l'expertise de sa salle des ventes. Vous auriez pu parler de Joigny comme de cette ville où des Françaises et des Français viennent de tous les coins de l'Hexagone pour y fréquenter notre hôpital pour ce qui fait son excellence: la rééducation post accident cardio-vasculaires. Sans même parler de cette clientèle internationale, qui en avion ou en hélicoptère, atterrit à Joigny pour découvrir les bienfaits d’une des plus grandes tables du pays.
Bref, vous auriez pu produire un article équilibré. Qui pointe les difficultés de Joigny certes, mais ouvre aussi sur ses formidables attraits. Mais vous ne l'avez pas fait, et c'est en cela que je dénonce votre article comme un article "à charge".
Votre article a eu ici un retentissement tout à fait inattendu. Même l’article de Libération qui, en 2008, annonçait la fermeture du 28ème Groupe géographique, véritable séisme local, n’avait pas fait tant parler. De toute part, venus de tous horizons, politiques ou économiques, associatifs ou citoyens, les témoignages et les indignations nous sont parvenus. Comme quoi, à toute chose malheur est bon : votre article, vécu localement comme une injure et une offense, a spontanément levé une véritable communion. Les Joviniens se sont sentis meurtris, humiliés et caricaturés par ce papier sans équilibre et sans recul. C’est la seule chose que j’en retiendrai : dans l’adversité, la communauté sait se ressouder, et le collectif s’imposer. Voyons le bon côté des choses.
Il demeurera pour moi un mystère, qui se résume dans cette question : avez-vous commis cet article sciemment, ou avez-vous été élégamment instrumentalisée ? Je mesure combien poser cette question à une journaliste relève de l’offense. Mais je la pose quand même. Comment avez-vous choisi ceux que vous avez rencontrés ?
Joigny est une toute petite ville, où tout se sait. A la sortie de votre article, les dirigeants d’Intermarché, de l’office de tourisme ou de l’association des aventuriers, sans parler du Maire lui-même, se sont étranglés que vous n’ayez repris de vos échanges que des fractions, les plus sombres, de leurs témoignages. Rien de positif. Que notre opposition municipale ait délibérément décidé de frapper fort, emportée par son éternel souci de décrédibiliser l’équipe en place, oubliant au passage que la limite à cet exercice demeure dans le respect de la ville et de ses habitants, nous y sommes habitués. Je m’amuse d’ailleurs d’avoir appris que notre opposition, par une vague de mails à ses réseaux, annonçait votre article 48 heures avant sa sortie, fière d’y avoir contribué.
J’ai également été interpellé de voir que vous en appeliez à Guillaume Larrivé pour donner sa vision de la situation de Joigny. Sauf que Guillaume Larrivé ne connaît pas Joigny. Je ne le blâme pas : ce n’est pas sa circonscription. Pour votre pleine information, notre députée se nomme Marie-Louise Fort.
J’ai enfin été étonné de lire les larges passages relayant, sans nuance, sans recoupement, les propos d’un blogueur de notre ville. Je vous cite : « Peu à peu, la plupart des commerces du centre-ville ont baissé leur rideau (…) Et puis les jeunes achètent sur Internet, n’ont plus de contact avec nos entreprises locales, qui donc n’embauchent plus. On est dans une spirale infernale : chacun concourt à la pauvreté de son voisin. ». C’est un constat que je fais aussi. Mais ce qui m’attriste, c’est que celui qui vous dit cela, distribue un petit journal à Joigny dans lequel il prône le « consommer local ». Il vous aurait suffi de le feuilleter pour vous apercevoir que ce petit magazine est imprimé par une entreprise qui s’appelle « Exaprint ». Et vous savez comment Exaprint, entreprise située à Montpellier, se présente sur internet ? Comme « le leader français de la vente en ligne de produits imprimés». Pourtant, je vous rassure, nous avons à Joigny, dans la communauté de communes, et dans le département, de très bons imprimeurs. Même les mieux intentionnés tombent dans les travers qu’ils dénoncent. Vous voyez, parmi ceux qui vont ont informée, les conseilleurs ne sont pas les payeurs. Etonnant choix de « témoin », donc.
Depuis 6 ans que nous décidé, avec des amis, de consacrer l’intégralité de notre temps libre à administrer et développer la ville que nous habitons, sur un projet qui par trois fois a reçu le suffrage d’une majorité d’électeurs, nous nous sommes habitués aux coups reçus. Face à cela, face aux différents arbitrages souvent difficiles qu’il faut faire, dans un contexte de crise et de restriction budgétaire, je vous assure qu’il faut être muni d’un optimisme profond. Pas béat, mais chevillé au corps. Votre article n’aide pas et porte un coup à ceux qui se battent. Mais, il en ira de celui-ci comme de beaucoup d’autres choses, nous l’oublierons, et nous maintiendrons le cap. S’appuyer sur les ressources de notre ville, sur toutes ses énergies positives, pour lui donner un nouveau lustre. Et Joigny n’en manque pas, pour dépasser ses difficultés.
Madame, un jour peut-être reviendrez-vous chez nous. Je l'espère. Et, si vous l’acceptez, dans le respect de votre indépendance, je vous donnerai de quoi nourrir un autre papier. Ce jour-là, je tâcherai de vous ouvrir d’autres portes : celles de ceux qui se battent, qui y croient, qui chaque jour nous permettent de regagner cette attractivité dont on nous a privé. Je vous présenterai ceux qui travaillent loin des projecteurs, ces bénévoles, ces fonctionnaires qui épaulent ceux qui souffrent, ces jeunes pour lesquels l’école de la République demeure un solide ascenseur social. J'en fus. Cet article, j'en ai déjà le titre que je me permettrai de vous suggérer. Il se résume ainsi : "Joigny, ville d'art et de mystères".
Dans cette attente, veuillez agréer, Madame, l’expression de mes salutations distinguées.
Nicolas SORET
Président de la Communauté de Communes du Jovinien.
https://www.facebook.com/soret.nicolas/posts/10152572058941749